Journalisme Citoyen
La République populaire de Chine est depuis longtemps identifiée comme l’un des États les plus déterminés à contrôler la circulation de l’information en ligne. Dans ce contexte, ce panorama dresse un état des lieux des difficultés auxquelles se heurtent aujourd’hui les chercheurs en investigation open source travaillant sur la Chine, en particulier ceux opérant depuis l’extérieur du pays. Il s’adresse autant aux praticiens expérimentés qu’aux nouveaux venus, afin de leur donner une compréhension réaliste des contraintes actuelles.
Depuis 2017, l’intensification des politiques de censure et le durcissement des réglementations visant à réduire l’anonymat numérique ont profondément modifié le terrain de la recherche. Des méthodes autrefois efficaces sont devenues inopérantes dès lors qu’elles ont été identifiées par les autorités. L’accès aux sites web chinois, aux bases de données et aux plateformes sociales se réduit progressivement, tout comme les possibilités d’analyse à distance.
Ce constat peut sembler pessimiste — et il l’est en partie — mais il ne signifie pas que toute recherche est devenue impossible. Des stratégies d’adaptation émergent, portées par l’ingéniosité des chercheurs et par le développement d’outils techniques. Afin de mieux comprendre ces évolutions, nos amis de Bellingcat ont recueilli les témoignages d’une douzaine de chercheurs chinois et internationaux spécialisés dans la technologie, les droits humains et les régions sensibles comme le Xinjiang et le Tibet.
À partir de 2017, au moment où débute la campagne de détentions massives visant les minorités musulmanes au Xinjiang, une quantité considérable d’informations restait encore accessible en ligne. Des appels d’offres gouvernementaux détaillaient la construction de centres de détention, parfois accompagnés d’adresses précises. Des images d’inaugurations d’usines soupçonnées de recourir au travail forcé circulaient sur des plateformes sociales comme Weixin. Des cadres du Parti communiste publiaient également des photographies illustrant leur participation au programme « Devenir une famille », présenté par Pékin comme une initiative de cohésion sociale, mais dénoncé par Human Rights Watch comme une atteinte grave à la vie privée et aux droits culturels.
Alors que le Xinjiang demeurait largement inaccessible aux journalistes étrangers, ces sources en ligne constituaient un matériau d’enquête essentiel.
L’anthropologue Darren Byler, spécialiste du Xinjiang, observe une rupture nette à partir de 2019 : la plupart des documents liés au système des camps ont progressivement disparu des sites officiels. Les chercheurs interrogés constatent que cette logique de restriction s’est étendue à d’autres thématiques jugées sensibles. Des bases de données autrefois riches — registres d’entreprises, plateformes commerciales, sites liés au coton — ne livrent plus qu’une fraction des résultats précédemment disponibles, souvent conditionnés à une connexion via un numéro de téléphone chinois.
Ces limitations ne concernent pas uniquement l’intérieur du pays. Certaines ressources restent accessibles depuis la Chine, mais deviennent difficiles, voire impossibles, à consulter depuis l’étranger. Des restrictions plus larges encore ont été envisagées, notamment sur l’accès aux grandes bases de données académiques chinoises, au nom de la conformité aux réglementations sur les flux transfrontaliers d’informations.
Le réseau internet chinois est étroitement surveillé par l’Administration du cyberespace, dans le cadre de ce que l’on appelle communément le « Grand Pare-feu ». Les plateformes étrangères majeures sont bloquées, tandis que les services nationaux — moteurs de recherche, réseaux sociaux, applications — sont soumis à des obligations strictes de contrôle et d’identification.
L’inscription sur la plupart de ces services requiert un numéro de téléphone chinois, associé à une identité réelle. Depuis 2019, cette procédure inclut également une reconnaissance faciale. Pour les chercheurs, cette traçabilité rend l’anonymat quasiment impossible. Même ceux qui ont quitté la Chine peuvent être exposés, notamment si des proches résident encore sur le territoire. Des cas de pressions transnationales visant des journalistes et dissidents en exil ont été documentés.
Pour les ressortissants chinois, les risques sont encore plus élevés. Les comptes de réseaux sociaux sont souvent indispensables à l’accès à des services essentiels ; leur utilisation à des fins d’enquête peut entraîner des sanctions, voire une perte d’accès. Hors de Chine, l’obtention d’une carte SIM chinoise est devenue extrêmement complexe, en particulier depuis les restrictions de déplacement liées à la pandémie.
La « plateformisation » de l’internet chinois a renforcé ces contraintes. WeChat, Weibo, Douyin, Bilibili ou Xiaohongshu fonctionnent selon des règles similaires, avec des nuances importantes entre les versions domestiques et internationales.
Selon la chercheuse Mona Wang, affiliée au Citizen Lab, les mécanismes de censure diffèrent selon le type de compte. Un contenu bloqué sur la version chinoise peut rester visible sur la version internationale — mais ces données servent ensuite à entraîner les systèmes de censure internes. Autrement dit, les utilisateurs hors de Chine participent involontairement à l’optimisation du filtrage domestique.
La création et la maintenance de comptes de recherche sont devenues un exercice périlleux : demandes de vérification croisées, risques de bannissement en cascade, exposition d’autres utilisateurs. À cela s’ajoutent des inquiétudes persistantes concernant la sécurité des appareils. Plusieurs chercheurs évitent désormais d’installer ces applications sur leurs téléphones personnels, préférant des dispositifs dédiés — une solution coûteuse, souvent hors de portée des chercheurs indépendants.
Le durcissement du contrôle numérique affecte également le contact avec les sources sur le terrain. Dans des régions comme le Xinjiang ou le Tibet, toute interaction avec l’étranger peut être perçue comme suspecte. La vérification des informations open source — qui repose souvent sur des témoignages directs — devient ainsi extrêmement délicate.
Les communautés de la diaspora continuent d’échanger via des plateformes chinoises, mais au prix d’une autocensure croissante. Les administrateurs de groupes sont désormais légalement responsables des contenus partagés, ce qui a contribué à un climat de peur et à la raréfaction des informations circulant depuis l’intérieur du pays. La pression exercée sur les familles restées en Chine vise explicitement à affaiblir les réseaux d’information à l’étranger.
Malgré le blocage des plateformes étrangères, des contenus continuent de sortir de Chine, souvent via des VPN. Les manifestations dites du « Livre blanc », en 2022, ont ainsi été largement documentées grâce à des vidéos diffusées sur Twitter. Les images satellites, notamment celles fournies par des opérateurs occidentaux, restent un outil central pour documenter des zones inaccessibles aux journalistes.
Un dilemme structurel traverse aujourd’hui la recherche open source sur la Chine : rendre publiques les méthodes d’enquête revient souvent à en accélérer la neutralisation. Cette tension fragilise le principe de transparence, fondement même de l’OSINT, et limite la transmission des savoir-faire aux nouvelles générations de chercheurs.
Comme le résume Jessica Batke, trop de clarté sur les méthodes peut compromettre l’accès futur aux données. Ce verrouillage informel freine l’innovation, la collaboration et la structuration du champ.
Face à une censure rapide et parfois instantanée, l’archivage est devenu une urgence. Pourtant, les outils existants peinent à suivre : captchas chronophages, fenêtres d’inscription bloquantes, enregistrements partiels ou instables. Faute de solutions fiables, de nombreux chercheurs se rabattent sur des captures d’écran ou des enregistrements vidéo, souvent conservés localement et difficilement accessibles aux autres.
L’absence d’inventaires publics et de plateformes d’archivage robustes entretient une fragmentation des connaissances. Des initiatives comme Great Fire tentent de documenter la censure sur certaines plateformes, mais ne peuvent couvrir qu’une fraction infime du contenu supprimé, tant les mécanismes de contrôle se sont accélérés et automatisés.
Les défis sont nombreux et loin d’être résolus. Pourtant, journalistes, chercheurs et développeurs continuent d’innover, en combinant fuites documentaires, données ouvertes, images satellites et enquêtes de terrain. Des institutions académiques poursuivent l’analyse technique des plateformes chinoises afin de mieux comprendre leurs mécanismes internes.
Le champ reste ouvert à de nouvelles solutions : outils d’archivage plus performants, méthodes de contournement plus résilientes, collaborations renforcées. C’est à cette condition que la recherche open source pourra continuer à éclairer l’un des environnements informationnels les plus verrouillés au monde.
Cet article a été réalisé dans le cadre du programme Tech Fellowship de Bellingcat, dédié au développement d’outils et de ressources pour l’investigation open source.
© Alison Killing Alison Killing est architecte agréée et journaliste d’investigation. Elle est spécialisée dans les investigations géospatiales et visuelles, avec un accent particulier sur la Chine, la migration et la surveillance. Twitter : @alisonkilling
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